29 mars 2007
La naissance d'Aziliz (Par Armel)
Aziliz est née le 1er juin 2006.
Il n’y avait plus de suspens sur la date depuis le 12 mai : césarienne programmée lors d’un dernier entretien entre la gynécologue et ma femme, seule pour cette occasion. Je n’avais pas pu l’accompagner ce jour là et je n’aimais pas trop ça : ma chérie n’est jamais très à l’aise face à un médecin, autorité supérieure dont le temps est forcément compté et qui va en un minimum de temps décider du destin de votre santé. Elle s’inquiète d’oublier de mentionner un ou deux symptômes qui passent à ses yeux de néophyte pour des détails insignifiants mais qui peuvent avoir une importance capitale pour l’exactitude du diagnostic de la sibylle.
Elle s’inquiète d’oublier de poser l’une des trente-six questions qui l’angoissent depuis qu’elle a inscrit ce rendez-vous dans son agenda. Elle s’inquiète de passer pour l’indécise qui attend du grand shaman qu’il prenne n’importe quelle décision du moment qu’il la prend à sa place. Elle s’inquiète de heurter la susceptibilité de son interlocuteur en posant une question dont l’ambiguïté pourrait faire penser à celui-ci qu’elle doute de son professionnalisme. Elle s’inquiète de ne pas exprimer intelligiblement chacune de ces questions, de passer pour l’ignorance crasse personnalisée à qui on peut faire tout avaler. Il lui faudra alors écouter, décoder, analyser et synthétiser ses réponses sans afficher la moindre flexion de sourcil tout en restant le dos bien calé dans le fond du fauteuil, les mains inactives et négligemment posées à plat sur les jambes croisées pour faire penser que son sens critique aiguisé mettra à rude épreuve le diagnostic de la source infuse du savoir médical. Mais si cette dernière finit par lui dire "ne vous inquiétez pas de ça, cela fait partie de notre travail" ou "grmbmblmbl" ou encore "tout se passera bien", elle saura qu’elle n’aura pas fait illusion bien longtemps.
Pour corser le tout, ma femme a déjà éprouvé la légendaire finesse psychologique des médecins, qui par la crainte d’un procès à la suite d’un accident les amène à s’en prévenir en vous décrivant par le menu la totalité des affres possiblement fatales par lesquelles vous risquez de passer. Ainsi l’anesthésiste : "fous êtes au courant que fous risquez d’être paralysée foire même de mourir, fous afez bien lu tous les risques que fous encourez ? ". Lors du précédent accouchement, l’interne de service nous avait bien fait " rire " également : "si c’est grave que votre tension soit tombée à 6/3 ? " Pendant que son visage se décomposait pour finir sur un sourire jaune, on voyait toutes les mises en garde de ses supérieurs passer dans son cerveau affolé "en cas de pépin, tu donnes le moins de renseignements possibles sinon on pourra après les utiliser contre nous ". Il avait fini par dire dans un rire qui ressemblait à un hoquet avec déjà une main sur la poignée de porte et un pied dans le couloir "oh ! moi vous savez, je ne comprends rien aux chiffres !"
Bref, ce 12 mai, après un entretien de 5 minutes, la gynécologue avait ouvert son agenda et demandé à ma femme sur le ton de quelqu'un qui prend un rendez-vous pour se retrouver à la piscine quelle date l’arrangeait pour l’opération ; ma femme voyait alors tout le fossé qu’il y avait encore entre cette gynécologue qui parlait avec désinvolture "d’opération " et elle qui savait qu’on lui parlait en fait de lui ouvrir le ventre et de mettre au monde sa fille.
Heureusement, nous nous étions réservés pour la veille de l’Evénement une journée paisible et sereine. Nous n’avions pris pour ce jour que deux rendez-vous. Le premier avec un notaire pour signer la promesse d’achat de notre première maison à nous. Cela faisait un an et demi que nous cherchions et nous avions dû nous résigner à payer 40.000 euros de plus que notre mise de départ. Il faut dire que cette maison a pour elle quelques atouts : elle est flanquée de deux maisons mitoyennes dont le caractère des occupants resterait une surprise jusqu’à notre installation, elle possède un jardin de la taille d’un terrain de foot (à l’échelle des fourmis qui le peuplent), le projet de ligne à très haute tension passe à deux kilomètres et, ce qui a achevé de nous convaincre, elle est en zone inondable. Il faut savoir que dans ce département, habiter en zone inondable constitue un facteur d’intégration puisque cela concerne un tiers des habitants. Le deuxième rendez-vous était avec le banquier. Il s’agit de cet humaniste qui nous permettait justement d’atteindre cette marche mythique de "l’accès à la propriété ". Pour cela c’était très simple : il suffisait juste de signer un papier où nous nous engagions à payer mensuellement une traite dont le montant dépassait seulement de 300 euros celui du loyer tant honni ! Une " galéjade " pour deux fonctionnaires du corps de l’éducation nationale dont l’opulence a fait la réputation. Et ceci, pour une durée ridicule de 20 ans, autant dire du court terme pour deux fonctionnaires du corps de l’éducation nationale dont la longévité a fait la réputation. Malheureusement, ce jour-là ma femme était peu disposée à crapahuter et elle ne put se réjouir avec moi de la vue de ce cabinet de notaire tel que je me le représentais dans mes rêves les plus fous : un bureau en noyer et cuir vert-after-eight bordé de dorures, des tableaux, cartes et édits de l’époque du roi soleil et, à trois mètres devant le bureau, quatre chaises bien alignées du même bois que celui du bureau avec une assise en velours du même vert-after-eight. Le notaire était lui-même parfait dans son costume cravate bleu marine : son corps exprimait l’aisance de l’homme de loi aguerri tandis que sa bouche dans de douloureuses grimaces exprimait l’aisance du pédagogue s’adressant à des néophytes. De même, ma chérie ne put se rendre à la banque mais son représentant fut magnanime : comme nous avions convenu d’un accord sur le taux d’intérêt, il n’y toucherait plus même si la signature se faisait plus tard et qu’il était prévu que les taux augmentent au 1er juin. Quoiqu’il arrive, la banque se contenterait de ne nous prélever que la moitié de la valeur de notre maison. Je fus tenté de lui donner l’écot pour lui prouver ma reconnaissance mais je me ravisai quand je me rappelai qu’il était de bon ton en matière de pourboire de laisser 10% du montant total. Il ne me restait plus pour clore cette radieuse journée qu’à aller chercher ma parturiente chérie avec sa petite valise, destination : la clinique St Pierre.
Après avoir embrassé copieusement celui qui n’allait plus tarder à devenir l’aîné de notre progéniture, après avoir rassuré une cent cinquante-deuxième fois sa grand-mère, nous sommes partis, regardant droit devant nous, vers l’avenir, décidés à ne pas laisser le nom fataliste de la clinique doucher notre enthousiasme. Cette clinique avait le gros avantage de permettre aux papas de dormir sur place autant de nuits que nous le désirions. Nous avions convenu que j’en profiterais la veille et le jour de l’accouchement ; effectivement, j’imaginais mal ma chérie sur son lit d’hôpital se tournant et se retournant (autant que son ventre le lui permettait) sans réussir à trouver le sommeil, angoissant dans la nuit noire, seule et abandonnée des siens. Je ne suis pas sûr qu’elle a bien dormi cette nuit-là (je suis même sûr du contraire), mais j’étais là, elle pouvait me parler, m’écouter, me sentir proche et j’avais fini par comprendre au bout de quelques décennies de vie que c’était quelque chose auquel les femmes sont sensibles. De plus, nous avions engagé une conversation neuf mois plus tôt que nous n’avions pas terminée mais dont la conclusion devenait urgente : " alors, on l’appelle comment ce petit bébé ? Zélie, Adélie ou Aziliz ? ". D’aucuns se seraient inquiétés d’en être encore là à quelques heures de la naissance, mais ce n’était pas notre cas : nous nous félicitions d’avoir su restreindre notre choix à seulement trois prénoms. Et puis nous étions sûrs d’une chose : quelle que soit notre décision, nous pourrions la surnommer Lili. Nous avons alors décidé de laisser la nuit assurer son rôle de bonne conseillère, avec quand même dans la tête une petite préférence pour Zélie.
Le grand jour !
Ma chérie se lève et va prendre sa douche à la bétadine. Je tourne en rond dans la petite pièce. Idée ! je vais la prendre en photo une dernière fois avec son gros ventre rond. Bizarrement, l’ambiance n’y est pas : ma chérie n’arrive pas à sourire et les photos sont bonnes pour aller au rebut. Bon, dire un truc rassurant. Non, mauvaise idée aussi, rassurer implique qu’il y a quelque chose d’inquiétant. Je mange le petit déjeuner qu’on m’amène avec mauvaise conscience sous le nez de ma femme qui n’y a pas droit et qui sait qu’elle n’y aura pas droit avant un moment. L’ambiance est à l’attente et chaque seconde qui passe devient plus lourde que les précédentes.
-Alors, c’est décidé, on l’appelle Zélie ?
-D’accord, on l’appelle Zélie.
Bon, voilà une bonne chose de faite. Enfin, les infirmiers arrivent qui allongent ma chérie préalablement préparée à coups de rasoir et de cathéter sur un brancard. Instant fatidique : la prochaine fois que je te verrai, tu seras deux ! Mon bichon disparaît en m’envoyant un dernier sourire qui dit en même temps "je t’aime, ne t’inquiète pas ! " et " au secours ! J’ai peur ! ".
La suite est floue, je ne me souviens que d’avoir tourné en rond. J’imagine que j’ai dû passer un ou deux coups de fils pour rassurer les grands-mères, feuilleter sans arriver à me concentrer une revue ou un bouquin et boire quinze ou seize cafés. Je sais que Tiphaine m’avait suggéré plusieurs occupations, comme commencer la rédaction de la naissance de Titouan, mais je me sentais plus doué dans ces circonstances pour tourner en rond que pour litté-raturer. Je me souviens d’avoir regardé un bon moment le ciel de ce matin du 1er juin 2006 : il était bleu, d’un bleu déjà clair mais encore profond, les façades ocres des maisons en face ressortaient magnifiquement avec cette lumière encore jaune. Je le remerciais de s’être fait aussi beau, je savais que ce ciel n’existerait plus jamais tel que je le voyais, qu’il y avait eu la vie avant ce ciel, sans Zélie, et qu’il y aura la vie après ce ciel, avec Zélie, ma fille ! ! ! J’essayais de ne pas trop penser à tous les autres cieux qui passeraient et nous emmèneraient avec eux, je crois que j’avais eu ma dose avec ce genre de pensées après la naissance de Titouan.
Le lino de la chambre devait commencer à s’user sous ma semelle quand une sage-femme vient me prévenir de l’arrivée imminente de notre bébé à la nurserie. Je trouve étonnant que la messagère de cette nouvelle arrive dans une blouse rose avec des sabots blancs. J’aurais plutôt imaginé une personne juchée sur un étalon hennissant, dans des habits de parade avec moult plumes multicolores, encadrées de pages vermillons soufflant dans de longues et fines trompettes dorées. Tant pis pour le protocole, je prends mon portable et cours jusqu’au lieu indiqué, ce mètre carré de la planète Terre où je la verrai pour la première fois. Pour changer, je décide de tuer le temps en tournant en rond. Puis je me saisis de mon portable-appareil photo-calculatrice-réveil-traducteur-dictaphone et décide de me servir de la dernière fonction citée pour enregistrer un message que mes arrière-petits-enfants pourront écouter, émus qu’ils seront dans leur navette spatiale. Ils risquent d’être perplexes ou de craindre pour la santé de leur arrière-grand-père quand ils entendront le début : " aujourd’hui, jeudi 4 juin, ma fille est née … ".
Enfin elle arrive, la chair de ma chair ! (Je sais, la formule n’est pas originale, mais c’est sans doute parce qu’elle exprime bien ce que l’on ressent à ce moment qu’elle est aussi utilisée). Je ne vois d’elle qu’un capuchon dessiné par une serviette éponge blanche, je ne suis même pas sûr que c’est ma fille car d’autres parents attendent, mais le sourire de la sage-femme dans ma direction me décide à aller à ses devants (non sans avoir quand même vérifié que cela ne s’adressait pas à quelqu’un derrière moi). Enfin je vois sa tête : elle ressemble à son frère, mais alors que ce dernier ressemblait à son grand-père sans la barbe, ce n’est pas son cas à elle (ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour une petite fille). Nous la conduisons sur la table à langer et je m’impatiente de la voir nue : sera-t-elle bien formée ? Je ne sais pas si tous les parents qui voient leur enfant pour la première fois se posent tous cette question mais je sais que je n’ai pas pu m’en empêcher, ni cette fois-là, ni celle d’avant. Ouf ! Tout est en ordre. Petite pensée pour tous les parents pour qui ce n’est pas le cas, mais pas longtemps, pas question de se faire parasiter ce moment par des pensées compassionnelles… Je l’admire et je l’admire encore. Merci mon Dieu en qui je ne crois pas ! Je ne crois pas non plus à la vie dans l’au-delà mais au cas où, j’adresse spirituellement un petit coucou à mes grands-parents, Jean-René et …, et comme faut pas exagérer, je m’arrête là avant de culpabiliser d’avoir oublié quelqu’un dans les morts de ma connaissance. Je fais un coucou global à tous les autres et je reviens à la vie, la vie devant moi dans l’expression de toute sa splendeur. Je prends une profonde inspiration et savoure mon bonheur. Il n’est pas encore total, ma chérie est encore en salle de réanimation et bien que la sage-femme m’ait dit que "tout allait bien ", je ne serai totalement rassuré que quand je la verrai. Le souvenir de sa tension tombée à 6/3 à la naissance de Titouan est encore vivace.
Je la remmène dans la chambre et là encore, je savoure. Je suis stupéfait de l’inclinaison naturelle qui pousse nombre d’entre nous à gagatiser devant un bébé, vous savez de quoi je parle, aligner des sons - voire des paroles - débiles sur un ton débile avec un timbre de voix débile. Je fais partie de ceux-là. Impossible de faire autrement. Je suis sous l’emprise du Dieu Gaga quand je suis avec ma fille, de même que je l’étais avec Titouan bébé et que je le suis avec les autres bébés (peut-être avec l’enthousiasme fanatique en moins). Le temps se fait long avant l’arrivée de sa mère (sa mère, sa mère, sa mère répétais-je en la regardant). J’ai le temps de lui faire le speech que j’avais fait à son frère quand il avait son âge : je lui parle des beautés de la vie, lui précise que ce n’est pas toujours facile mais je ne m’y attarde pas. Avec Titouan, j’avais eu la verve facile pour l’allécher sur les promesses de cette nouvelle vie en lui parlant des filles, mais là, bizarrement dirait Freud, j’avais un peu plus de mal à lui vanter tous les avantages à connaître les garçons. Chassant l’idée d’une meute de prétendants aux trousses de mon fragile petit trésor, je divergeais sur la nature et ses richesses incroyables.
J’étais dans le couloir quand les brancardiers sont arrivés. L’un d’eux m’a dit "elle va bien ", j’ai répondu à la fois en souriant et me dégonflant "merci ! je sais l’essentiel ". Puis nous nous sommes retrouvés tous les trois, tous les trois ! Ma femme exprimait encore une fois sur son visage une ambivalence de sentiments : la douleur et la joie. Je la regardais : elle était beaucoup moins défaite qu’à l’issue de son premier accouchement. Il faut dire que cette fois-ci, l’accouchement par voie naturelle n’avait pas été tenté. Ironie du sort, la fois où l’on a tenté l’accouchement naturel, le poids du bébé avait été sous estimé et cela s’était révélé impossible, et cette fois où la césarienne s’était imposée d’office, le poids de notre fille avait été surestimé : elle ne faisait que 3,6 kg. Ce n’était qu’un détail, l’essentiel était là, devant nos yeux encore étonnés de ce miracle.
L’après-midi, nous avons reçu un coup de fil du fonctionnaire chargé d’enregistrer les naissances me demandant de passer. Surpris de la rapidité de l’administration, je consultais une dernière fois Tiphaine :
Alors, c’est Zélie c’est sûr ?
Oui mon chéri, cours !
L’officier commença à prendre note lorsqu’il me demanda mon livret de famille. Ne pensant pas en avoir besoin aussi rapidement, je l’avais laissé à la maison. On a donc remis ça au lendemain. Nous ignorions encore Tiphaine et moi quelle nuit nous allions passer : une nuit comme les jeunes parents peuvent en rêver de pire : d’incessants cris de bébé, elle avait déjà du coffre la petiote, avec les grognements de douleur de la mère. Chose surprenante, les contractions utérines se déclenchent dès que le bébé pleure. La plaie était on ne peut plus fraîche et le bébé qui n’arrivait pas à téter correctement hurlait tout ce qu’il pouvait. Nous suppliions Zélie d’arrêter : Zélie, s’il te plaît, Zélie, s’il te plaît, Zzzzzéliiiiiie ! ! ! Le lendemain, nous avions la gueule de bois et j’étais déjà passablement dégoûté par ce prénom qui me faisait penser au bruit irritant d’un moustique tenace. Je n’osais pas le dire à ma chérie, je savais que Zélie était vraiment son prénom préféré, mais plus le temps passait et plus l’échéance du rendez-vous avec le fonctionnaire de l’état civil se rapprochait. Finissant par me rendre compte que ce serait trop stupide d’avoir un regret pour le restant de ma vie, je lui parlais du moustique. Comme d’habitude, ma chérie ne m’a pas déçu : très cool, elle me proposa de reconsidérer le choix posé deux jours plus tôt. Pour trancher, nous avons eu une idée lumineuse : laisser le hasard parler à notre place. J’ai acheté trois billets à gratter, chacun se voyant attribuer l’un des trois prénoms sélectionnés. Celui qui gagnerait la plus grosse somme se verrait remporter la finale. Je t’imagine déjà, ô lecteur, te gausser à l’avance du résultat : zéro euro, zéro euro et encore zéro euro. Eh bien non ! Zéro euro pour Aziliz, deux euros pour Zélie et quatre euros pour Adélie. Alors, Adélie ? ? ? Comme on pouvait s’y attendre, le score proposé par le hasard a immédiatement été contesté : j’ai dû mal cacher ma déception de voir le prénom Aziliz éliminé avec un score aussi humiliant car Tiphaine s’en est aperçue et avec la charité qui est la sienne m’a proposé de profiter de la pause déjeuner pour y réfléchir. J’étais attablé au bar du coin avec un sandwich fait au pain décongelé quand j’ai reçu le SMS suivant : " Aziliz fait un gros poutou à son papa ". Je me suis arrêté de mâcher et j’ai intensément réfléchi pour savoir s’il pouvait y avoir autre chose à comprendre que ce que je comprenais.
J’ai répondu : " non ? ".
Elle m’a répondu "si ".
C’est seulement à partir de ce moment-là que j’ai compris que c’était mon prénom préféré depuis le début. Je me suis également souvenu que vingt ans plus tôt, à la fac, j’avais pensé à ce prénom pour ma future fille. J’ai dansé-sauté-couru jusqu’à la clinique et j’ai dû faire fonctionner mon cerveau pour me retenir de ne pas violemment sauter au cou de ma femme. Elle savait, même si je ne l’avais pas ouvertement exprimé, qu’Aziliz était mon prénom préféré et maintenant je savais qu’elle savait. Je me contentais pour la remercier de quelques bisous délicats. C’est un Artaban en puissance qui rentrait ce jour-là dans le bureau de l’officier d’état civil pour enregistrer le prénom du deuxième miracle vivant de son existence. Comme par enchantement, la nuit suivante fut plus calme que la précédente et je ressassais sans m’en lasser Aziliz, Aziliz, Aziliz …
Les jours qui suivirent se déroulèrent à peu près de manière identique : la clinique m’autorisait à dormir sur place autant de nuits que nous le désirions et ma femme préférant avoir à ses côtés un mari plutôt qu’une infirmière, j’y dormais finalement neuf nuits. Le matin, j’allais au restaurant situé au dernier étage, avec vue panoramique s’il vous plaît, puis j’emmenais Aziliz au bain, la transférais du sein de sa mère à son berceau et inversement. J’allais ensuite manger dehors ou à la maison puis je ramenais à la maternité Titouan et sa grand-mère. Dans une optique de stratégie triplement gagnante, je sortais l’aîné de ma progéniture sur le pseudo terrain de foot de l’autre côté de la rue : cela permettait à ce dernier de se défouler, à ma chérie et à sa mère de se retrouver et aux voisines parturientes de goûter au calme légendaire des centres hospitaliers. Nous avons ainsi passé un certain temps à chercher les escargots, accrochés par grappes aux tiges d’herbes séchées ou planqués dans des trous de parpaing.
Les moments que je passais en dehors de la maison étaient aux antipodes de ceux que j’avais vécus pour la naissance de notre premier enfant : au lieu de vider des ballons au zinc avec des copains, je remplissais des ballons de baudruche de confettis avec belle-maman. Nous avions effectivement repris l’idée géniale de faire-part d’une correspondante de Biba consistant à glisser le prénom de notre fille avec des confettis dans un ballon. Les destinataires étaient censés gonfler la baudruche jusqu’à explosion multicolore pour avoir enfin la révélation tant attendue. Nous avons appris par la suite que bien peu avaient joué le jeu, par flemme le plus souvent de devoir passer l’aspirateur ensuite… C’est à l’occasion de ces allers et retours entre maison et clinique que je mesurais le courage de ma belle-mère ; il faut savoir que le moindre trajet en voiture équivaut pour elle à une séance de torture. Il y a cependant torture et torture : ainsi, un trajet à 30 km/h dans les lignes droites et 10 dans les virages a beau lui être une épreuve insoutenable, cela reste quand même plus supportable que le même trajet à la vitesse maximale autorisée par la loi. Comme de mon côté il m’est impossible de rouler 20 km/h en-dessous de la vitesse légale, je trouvais un compromis en roulant à une allure que je considérais sage. Lorsque ma femme conduit avec sa mère à ses côtés, celle-ci maîtrise mal ses émotions et laisse échapper un cri dans les virages, freine constamment avec ses pieds sur des pédales imaginaires de moniteur d’auto-école et s’agrippe d’une main à la poignée et de l’autre au tableau de bord. Avec moi, par une politesse qui l’honore, rien de tout ça : lorsque je rentrais dans la voiture, elle était sagement installée, les deux mains bien à plat sur les genoux, et les pieds passés sous le siège. Pendant tout le trajet, elle conversait sans laisser paraître un seul tremblement dans la voix et lorsque nous arrivions à destination, elle ne s’autorisait même pas un bruyant soupir de soulagement ; le seul signe tangible de son stress étaient les empreintes de ses ongles dans ses genoux.
Ainsi passèrent neuf jours et neuf nuits. Deux de plus que prévu car notre bébé ne reprenait pas de poids assez rapidement. Nous n’étions pas spécialement inquiets car nous savions que les statistiques hospitalières font une moyenne de tous les bébés, ceux nourris au sein comme ceux nourris au biberon, ces derniers grossissant plus rapidement. De plus, Titouan nous avait fait le même coup et il est maintenant le plus grand et le plus fort de sa classe. Lili s’est finalement décidée à reprendre quelques grammes au matin du neuvième jour alors que nous avions décidé quoiqu’il arrive de rentrer à la maison.
C’est ainsi que notre petite chérie d’amour a quitté son lieu de naissance pour se plonger dans un voyage spatio-temporel dont aucun de nous ne pouvait voir les limites.
Bonne vie ma chérie ! ! !
ARMEL
22 octobre 2006
Naissance de Titouan (par Armel)
Titouan est né le 19 Avril 2003. Nous sommes arrivés à pied à l’hôpital. J’y étais déjà venu en voiture une nuit de fausse alerte. 15 minutes de voiture pour 200 mètres de trajet, dont 14 minutes et 30 secondes dans la voiture à l’arrêt devant la porte de notre appartement et derrière la porte du camion du SAMU. Ma chérie était derrière la fenêtre sans tain du susdit camion et elle se forçait à sourire pour ne pas que je m’inquiète mais elle ignorait que je ne pouvais la voir. Pendant que les infirmiers se débattaient avec l’administration hospitalière pour avoir l’autorisation d’emmener la parturiente potentielle à l’hôpital visible du camion plutôt qu’à celui situé de l’autre côté de la ville, notre Didier de service revenait de sa tournée des bars sans même remarquer les deux véhicules ; il fallut que je l’appelle pour qu’en se retournant il tombe nez à nez avec une croix rouge qui achève de le ramener dans le monde réel. Didier fut beaucoup plus inquiet que nous, comme les infirmiers d’ailleurs que je prenais pour des durs à cuir habitués à voir les pires horreurs; si cela continuait, on allait finir nous aussi par nous inquiéter pour ces quelques contractions trop rapprochées. Déjà l’appel au SAMU nous avait laissé perplexes :
- allô le SAMU ?
- oui ?
- ma femme a des contractions un peu rapprochées et bon, ça va, mais on se demandait si …
- combien de temps entre deux contractions ?
- à peu près, je dirais environ, heu … attendez je regarde, on a noté les temps, bah… toutes les dix minutes
- ne bougez pas nous arrivons ! tût, tût, tût …
Finalement, le camion avait eu l’autorisation et nous l’avions suivi sagement dans mon AX rouge pour revenir nous coucher un peu plus tard tous les trois bien détendus.
Cette fois c’était la bonne. 3 Jours de retard sur le terme prévu, ils allaient déclencher. C’est ce qu’ils nous avaient dit 3 jours plus tôt où nous avions rendez-vous en pensant naïvement que c’était LE grand jour ; mais le monitoring n’avait pas décelé plus de contractions dans cet utérus là que dans une motte de beurre et on nous avait invité à revenir plus tard, histoire de respecter les conventions de Genève enjoignant les gynécologues à donner un ultimatum de 3 jours au fœtus pour le laisser sortir de lui-même avant de le bouter hors de son repaire de fainéant. Le soleil venait de se lever lorsque nous sommes partis de chez nous et la journée promettait d’être longue, c’est tout ce que l’on savait d’ailleurs. Devant, ma femme marchait à petits pas et j’imaginais qu’elle devait forcément être angoissée, une angoisse ancestrale qui datait du premier accouchement de l’humanité, et je me demandais si toutes les femmes qui s’apprêtaient à donner la vie pensaient que c’était peut-être leur dernier jour. Nous n’avons pas dit grand chose sur le trajet, nous respirions à pleins poumons cet air frais du 19 avril 2003, nous savions que ce jour bouleversait tout notre futur, qu’il allait nous faire quitter notre statut de non-parents. Nous nous souriions pour nous donner du courage.
7h30 : accueil, monitoring et enfin l’entretien avec le médecin et la sage-femme : nous savions que notre enfant était trop gros : il pouvait approcher les 5 kilos et son crâne ne passerait sans doute pas le col utérin. « Macrosomie » avait diagnostiqué la gynécologue, et, pour mon malheur, je possède un dictionnaire de terminologie médicale, qui m’avait précisé qu’il s’agissait d’une variété de gigantisme caractérisé par une grosseur excessive de tout le corps et dont l’une des formes était exceptionnelle (sous-entendu : personne ne s’y intéresse donc aucune thérapie n’est au point pour traiter ce genre de pathologie). J’avais délicatement refermé le dictionnaire sans faire de bruit et avais décidé de garder cette information anxiogène pour moi seul Nous étions donc dans l’attente de savoir s’ils déclencheraient pour laisser une chance à la nature de faire les choses par elle-même ou si la césarienne allait s’imposer comme un choix inévitable et immédiat. Tiphaine, malgré sa raison qui lui avait dit depuis longtemps que ce dernier choix serait sans doute le plus probable, espérait encore que le premier l’emporterait. Même si je trouvais étonnement courageux que ma femme veuille l’expulsion par voie naturelle d’un tel géant, je comprenais aussi qu’elle désire consommer jusqu’à son point le plus extrême sa condition féminine. Combien d’hommes ont dû être impressionnés par le courage du « sexe faible » en ce jour particulier ! Comme dans les bandes dessinées où s’affrontent les deux aspects du libre arbitre d’une personne sous forme d’un petit diable et d’un petit ange, nous avons assisté interloqués à la bataille entre les deux choix personnalisés par le médecin d’un côté, qui pensait que la césarienne s’imposait, et par la sage-femme de l’autre. Finalement, de guerre lasse, le médecin laissa la sage-femme l’emporter, sachant de toute façon que si elle avait tort, on en arriverait à la solution qu’il avait préconisée. Tiphaine était rassurée : même s’il naissait par césarienne, au moins elle aurait essayé.
Commença alors un long et fastidieux travail. Après la mise en place de la péridurale à laquelle je n’ai pas eu le droit d’assister (au grand dam de ma chérie) et à l’injection d’ocytocine, nous avons été installés dans « la salle de travail ». Je me demandais si les médecins qui ont institué cette appellation connaissaient l’étymologie de « travail », qui vient d’un triple instrument de torture (le tripal), ou s’ils avaient échoué à vouloir faire dans le politiquement correct pour ne pas heurter notre sensibilité d’ignorants que nous sommes. Nous avions amené quantité de CD mais finalement, Tiphaine avait préféré ne pas les écouter dans ce cadre là pour ne pas en être dégoûtée par la suite. Nous avons donc passé cette journée plongés dans l’ambiance radio nostalgie. Comme dans un rêve, j’ai vu une infirmière venir raser le sexe de ma femme et comme dans un cauchemar j’ai vu une sage femme revenir toutes les heures pour plonger ses doigts au même endroit et dire d’un ton docte et péremptoire «2 cm !», puis « 3cm ! » et ainsi de suite jusqu’à « 8 cm !», auquel a succédé un autre « 8 cm ! » une heure plus tard et encore un autre. A ce stade là, cela faisait plus d’un tour de cadran que ma chérie « travaillait », sachant que le crâne du fiston avait été évalué à 12 cm de diamètre, nous n’avons pas été étonnés de voir le médecin revenir et dire dans un haussement d’épaules à la sage-femme : « vous voyez, j’avais raison ! ». Le couperet de la décision doctorale était tombé, et c’était sur le ventre de ma femme. Je m’inquiétais de sa réaction mais encore une fois, elle faisait contre mauvaise fortune bon cœur. Elle eut le temps de me sourire avant de rentrer en salle d’opération, du même sourire qu’elle avait eu derrière la fenêtre sans tain ou avant d’arriver à l’hôpital, un sourire que je savais fait pour me rassurer, moi qui n’avais pas un être vivant dans le ventre, moi qui n’avais pas souffert pendant 14 heures, moi dont l’intégrité physique n’allait pas être outragée, moi qui n’avais pas à craindre pour ma vie. Encore une fois, ma femme me donnait une incroyable leçon de courage et d’amour et je lui serrais la main avant de la voir disparaître dans le bloc opératoire pour s’y faire « préparer ». Encore un doux euphémisme pour signifier : plonger la parturiente dans une ambiance de film gorissime où on la met complètement nue, les bras attachés en croix avec un gros spot au dessus de la gueule. Heureusement, si l’on ne me laisse pas assister à cette préparation, on me laisse assister à l’opération et je peux rendre à ma chérie son sourire dans ce cadre infernal.
Quel est mon état d’esprit à ce moment là ? J’avais eu trois fois l’occasion au cours de la journée de décompresser en allant boire un café, manger un sandwich ou boire une bière et jusque là, je pensais le vivre bien. Ma chérie y était pour beaucoup, non seulement par ses sourires rassurants mais aussi par sa patience et ce courage que je ne lui connaissais pas jusqu’alors – elle est plutôt du genre à montrer la plus profonde aversion devant une côte à monter ou à désosser - et que j’allais retrouver les jours et les semaines qui suivraient. Lorsqu’elle a disparu derrière les portes du bloc, un vague malaise a commencé à montrer le bout de son nez mais je l’ai maintenu provisoirement à distance grâce à une séance photo dans le couloir de la vie où je pose, pantin déboussolé, dans une panoplie digne de la série « urgences ». Le reste s’est passé dans et sur un nuage ouateux : on m’a dit de rentrer, j’ai regardé ma chérie qui à l’heure qu’il est ressemble, si l’on excepte sa tenue et sa position, à la vierge des sept passions, son visage semble me dire « ne t’inquiète pas c’est bientôt fini », mais ça ne me rassure pas car si je sais ce qui va commencer, je n’ose pas penser à tout ce qui peut finir, j’essaie de respirer calmement, ne surtout pas montrer que je suis inquiet, je vois –enfin !- les chirurgiens arriver en conversant paisiblement, le chef qui profite de l’occasion pour initier un jeune interne à « l’hystérotomie » (c’est mieux que « l’hara-kiri »), je devine les mains des deux hommes qui derrière le drap fouillent le ventre de ma femme, et, tout à coup, à vingt centimètres de mon nez, mon fils ! Ma première pensée est : il à l’air normal, et ma deuxième : c’est le portrait de mon beau-père. Ma femme le voit, elle ne peut pas le toucher, elle me sourit encore une fois et on m’entraîne déjà à la suite du bébé pour sa toilette. Je revérifie « que tout est là », comprends aux proportions idéales de ce petit bout d’homme que le terme « macrosomie » ne désignait ni plus ni moins qu’un grand (et beau) bébé – à cet instant je chassais d’un grand soupir de soulagement ce nuage menaçant qui planait au dessus de ma tête - puis je me retrouve seul avec lui dans le couloir pendant que ma chérie est détachée et recousue. Je lui parle de la vie, de toutes les beautés qu’on y trouve – surtout les filles, mon fils, surtout les filles, d’ailleurs c’est grâce à l’un de ces êtres incroyables que tu es là …- , que bon, d’accord, parfois elle est dure avec nous pour de multiples raisons dont l’homme lui-même est la principale, mais qu’il y a moyen d’en retirer beaucoup de plaisirs, dont les amis, les voyages, le pain, le vin et le B****** ne sont pas des moindres, qu’en plus son papa et sa maman seront toujours là pour lui donner celui qui console, qui nourrit, qui revivifie, qui régénère et qui transforme, ultime alchimie, la matière en lumière : j’ai nommé : l’amour ! criais-je presque. Enfin on m’annonce que je peux aller voir « la maman » en salle de réveil. Je me retiens de courir et je la découvre, sous sa couverture gonflée à l’air chaud, défaite comme si elle avait dépassé de manière irréversibles les limites de l’épuisement, je lui remontre ce qui sera maintenant pour l’éternité notre fils et je recouche ce dernier, complètement groggy lui aussi ; Je me retrouve là, j’aimerais leur perfuser de mon énergie mais je ne suis bon qu’à prendre des photos floues et à faire le premier film muet de 30 secondes de mes deux chéris. Un moment, assis sur ma chaise, une alarme me sort de mes pensées : un coup d’œil au moniteur et je vois affichée la tension : 6/3. Dans mon cerveau s’imprime en gros caractères : « adrénaline ! vite ! », mais une véloce sage femme est déjà là et injecte immédiatement la dose nécessaire. Je regarde Tiphaine : c’est comme s’il ne s’était rien passé, elle est toujours aussi groggy et elle continue de respirer ; du coup, je m’autorise à faire de même. Une fois le calme revenu de manière stable, on a transféré tout ce petit monde dans la chambre et on m’a demandé à 2 heures du matin de rentrer chez moi.
En sortant de l’hôpital, une vision définitivement imprimée : mon grand frère m’attend, assis sur le capot encore chaud de sa voiture, qui est venu soutenir son petit frère en ce jour si important pour lui! Titouan, je ferai mon possible pour que tu ne soit pas fils unique ! Nous nous embrassons chaleureusement et rentrons fêter ça dignement. Trop tard pour faire la tournée des bars mais arrivés à la maison, je m’emploie à surpasser tant sur le point qualitatif que quantitatif ce qu’on aurait pu m’y proposer. La réaction ne se fait pas attendre bien longtemps, pas celle à laquelle je m’attendais comme un gros coup de barre qui m’aurait allongé par terre avant d’avoir pu atteindre mon lit, ou une violente crise de larmes –celle-ci viendrait mais quelques mois plus tard seulement- ou encore une bruyante manifestation de joie dont le voisinage se serait souvenu pendant au moins une décennie mais quelque chose d’inconnu et d’autant plus terrifiant : une crise d’angoisse : l’incapacité de respirer et la conscience de ce qui va inévitablement arriver si cette incapacité devient totale. Je dois mon salut à la salutation au soleil, enchaînement de positions de yoga pour s’étirer mais qui, je le découvrais, pouvait également amener l’apaisement. Une fois calmé, je considérais la situation et décidais que je ne pouvais pas laisser ma femme et mon fils seuls. Armé de mon sac de couchage, je pénétrais dans l’hôpital et me présentais à la surveillante qui daigna bien accepter de me laisser rentrer « puisque vous êtes là maintenant ». Les larmes aux yeux, je rentrais dans cette chambre dont j’avais pu voir la fenêtre allumée de notre balcon, embrassais mon fils et ma femme et après une conversation de sept secondes et demi, ma chérie m’entendait déjà ronfler.
Les jours suivants, je m’employais à enterrer scrupuleusement ma vie de non-papa. Le planning de la journée était immuable : visite à mes chéris puis bamboula jusqu’à plus d’heure. Tous les soirs il se trouvait quelqu’un pour m’aider à fêter ça et on ne me lâchait pas tant qu’on n’avait pas atteint la limite d’ouverture des bars. Comme je connaissais personnellement un patron de bar, cette limite pouvait être très floue et toujours au dessus de celle fixée par le préfet. C’est presque aussi fatigué que ma chérie que je les accueillais, elle et notre trésor, au domicile conjugal. Entre temps, ma chérie avait ressuscité : en 3 jours, elle était passée de l’état sub-cadavérique à celui d’une femme ayant accouché il y a trois jours. Elle m’étonna encore par sa pugnacité silencieuse face à la douleur provoquée par la station debout et par la marche. Décidément, je découvrais une nouvelle femme.
Ce n’est que quelques mois plus tard qu’est venue la crise de larmes. En regardant mon fils, j’ai eu la vision de cette attraction foraine où l’on voit des petits canards surgir de dessous un tapis roulant et pousser les petits canards devant eux qui tombent alors de l’autre côté du tapis. Je découvrais enfin que je n’étais pas immortel, qu’une nouvelle génération poussait dans mon dos et me rapprochait inexorablement de l’abîme qui allait m’emporter de l’autre côté. La conscience de la mort avait surgi avec la naissance de mon fils. Le choc fut rude mais ce n’était qu’une étape de plus que je franchissais dans ma condition humaine. De même, cette naissance m’éloignait un peu plus de mon état d’enfant (que je revendique encore et j’espère pour toujours) mais me rapprochait de mes parents : certains aspects de leurs vies me paraissaient enfin plus clairs. Je commets maintenant moins d’imprudences qu’avant car ma vie n’a plus d’importance seulement que pour moi. Une dernière prise de conscience troublante : mes gènes venaient de passer dans un autre organisme vivant ; je me suis toujours demandé ce que je répondrai à mes enfants quand ils me demanderont pourquoi on les a mis au monde après l’invention de la contraception (ce qui exclu toute réponse en rapport avec une libido incontrôlable). Plusieurs réponses me sont apparues :
- Une hypocrite : parce que les enfants sont la plus belle chose qui existe.
- Une égoïste : parce que c’était notre bon plaisir.
- Une humaniste (et prétentieuse): parce que je désire apporter ma contribution à l’humanité en élevant des enfants qui auront une morale, qui répandront l’amour autour d’eux plutôt que la haine et qui participeront ainsi à faire de l’homme une espèce meilleure.
- Une religieuse : parce que Dieu nous a ainsi faits.
Toutes ces réponses ne sont pas entièrement fausses (sauf peut-être la dernière et si mes enfants me connaissent bien, je risque de ne pas être crédible bien longtemps) mais je crains que la réponse soit cependant : parce que mes gènes me l’ont ordonné. Ces mêmes gènes qui m’ont mis pendant mes années d’adolescence une bite à la place de la tête (oui, ça va un peu mieux maintenant, merci), pourquoi n’imprégneraient-ils pas assez profondément la chair de cette envie irrépressible d’avoir une descendance ? Et si toutes ces réponses ne suffisent pas à satisfaire la curiosité de mes enfants, je pourrais toujours leur répondre : tais toi et viens donc savourer avec moi ce magnifique fondant au chocolat face à ce splendide soleil couchant.
Armel
14 octobre 2006
Fils à Papa (par Jean-François)
« C’est tout le portrait de son père ! »
Mon Dieu, cette phrase.
Elle fait plaisir, bien entendu. Qui n’est pas, au fond de lui, heureux et même fier de voir sa descendance lui ressembler, cette petite chose que l’on a mis au monde et qui garde sur son visage les mêmes traits ou les mêmes yeux que ses parents ?
Laisser des traces, des écrits, des marques, des souvenirs, espérer laisser en ce bas monde une quelconque preuve de son passage, une brève signature sur le Livre d’Or de l’existence : la plupart des hommes en rêvent, et enfanter des mini-Soi en est un resplendissant exemple.
« C’est tout le portrait de son père ! »
Mon Dieu, cette phrase. Et si c’était effectivement mon portrait tout craché ? Et s’il avait les mêmes défauts, et s’il reproduisait les mêmes bêtises que moi ? Et s’il commettait les mêmes erreurs de parcours ? Et s’il regrettait à jamais de mauvais choix?
« Tel père, tel fils » : l’adage qui inquiète. On n’est logiquement pas parfait, mais on voudrait bien que notre enfant le soit davantage…
Ce bébé est comme moi ? Vraiment ? Ce bonhomme est mal parti dans la vie, alors !
Va-t-il être unique, ou seulement une copie du père ? Saura-t-il se départir des «énormes handicaps» laissés par le paternel, pour devenir un vrai gars, un mec à part, une vraie et belle particularité ?
En attendant, mon petit amour, je te conseille d’avancer prudemment mais surement ; sache seulement que je suis là, à tes côtés, je t’épaule et te tiens pour que tu ne chutes pas.
Qu’on se ressemble ou pas, peu importe finalement. Et que tu fasses des erreurs, les mêmes que les miennes ou pas, je te le souhaite : y’a pas mieux pour comprendre notre monde et s’en sortir.
L’important, c’est de trouver ta place, de bien te l’approprier, et d’en faire un territoire unique et merveilleux.
Et ne sois pas un « fils à papa », juste le fils de Papa. Il t’en remerciera éternellement.
28 juin 2006
pour commencer (par Christian)
"les enfants, c'est rien que des gros naïfs"