04 décembre 2006
La voix lactée (par Tiphaine)
- Vous l’allaitez encore ? ! ! !
- Oui.
- Mais… Elle a quel âge déjà ?
- Six mois.
- Six mois ! Et vous la nourrissez encore ?
- Pourquoi ? Elle est censée faire une grève de la faim à partir d’un certain âge ?
- Comment ?
- Rien…
Je me souviens de ces pédiatres qui me prédisaient que mon fils
deviendrait un infâme capricieux, parce que je l’allaitais à la
demande.
Et toutes ces remarques agaçantes qui souvent même semblaient partir d’un bon sentiment.
- Mais, dis moi… tu n’es pas trop fatiguée ?
- Non pourquoi ?
- Ben, faut que tu lui donnes le sein plusieurs fois pas jour…
- Oui. Et alors ?
- Ça fatigue sûrement. Non ?
- Ce n’est pas ça qui fatigue…
Tu ne devrais pas manger épicé… ça passe dans le lait !
C’est vrai ! Mais il a l’air d’aimer ! Il doit tenir de sa maman…
Et ces maudits deux litres d’eau par jour ! Allez ! Bois ! Tu allaites !
Et pourquoi donc ? Est-ce parce qu’on boit deux litres d’eau par jour qu’on a plus de larmes ?
Tu n’as pas peur qu’elle s’habitue au sein ?
Non. Je voudrais même qu’elle s’habitue à la chaleur de ma peau contre
la sienne, à ma tendresse, à mes yeux qui la dévorent, à mes baisers
sur ses petites mains.
Tu vas en faire un gosse complètement
dépendant, incapable de se détacher de ton giron… C’est le risque, si
tu l’allaites si longtemps !
Mon petit est un gamin très autonome. Il a décidé lui-même, à dix mois,
d’arrêter le sein. C’est bien comme ça. Il a choisi. Il n’a pas eu à
souffrir du manque. Pourquoi avez-vous tant peur que les enfants soient
dépendants des adultes. N’est-ce pas juste humain ? Pourquoi
voudrais-je que ma crapule soit indépendante le plus vite possible ? Ne
partiront-ils pas assez tôt de la maison ? !
Et puis d’abord… Tu ne sais pas ce que tu lui donnes… faudrait le peser… Pour voir si il prend assez.
Il prend ce qu’il veut. Tu manges 250 grammes de viande à chaque repas, toi ?…
Il faut parfois avoir du courage pour allaiter son enfant.
Avoir le courage de ne pas écouter certains professionnels qui sont, au
mieux, pétris de préjugés, au pire, à la botte d’industriels sans
scrupules.
Avoir le courage de supporter le regard des autres. Ne pas se cacher
dans les toilettes comme un paria. Assumer quelque chose qui est
naturel et pas honteux ! Comme je le connais bien ce regard qui te
juge. Cette comparaison implicite qui se fait avec la vache dans les
yeux de certaines personnes qui m’observent. Comme s’il fallait à tout
prix oublier ces mamelles qui nous ravalent au rang des femelles. Que
nous sommes.
Avoir le courage de ne pas se sentir coupable. C’est ce qui est le plus
difficile. Dès que ton enfant pleure anormalement ou un peu trop, elle
revient en force, la culpabilité. Et si je faisais comme me l’ont dit
les pédiatres et les infirmières? Un p’tit biberon pour la caler, un
220 millilitres, je serais sûre au moins. Elle revient toujours la
culpabilité. Tellement facilement. Parce qu’un enfant qui pleure est un enfant qui a faim. Parce qu’une bonne mère est d'abord une mère qui nourrit. Parce qu’un bel enfant est un enfant potelé.
Il y a tant de mères qui ont cessé d’allaiter à cause de cette pression
trop forte. Parce qu’elles avaient peur de mal nourrir leur enfant.
Parce qu’un biberon c’est transparent.
Parce qu’on croit trop souvent qu’un enfant gavé est un enfant «comblé»…
Avoir le courage de ne pas être dans les normes.
Avoir le courage de ne pas être dans l’énorme.
Je regarde mes deux merveilles.
Je ne regrette absolument rien.
27 juin 2006
première journée sans béquilles (par Tiphaine)
Minuit et 12 minutes, Aziliz se réveille en hurlant ! Je cours jusqu'au lit conjugal et la prends dans mes bras pour que cessent les cris et que dorme mon autre petit.
Minuit 14 : Aziliz et moi, devant l’ordi, elle boit, je surfe sans faire de vagues pour ne pas la déranger.
01 h 07 : je décide qu’il serait raisonnable d’aller me coucher même si ma gamine a toujours les yeux grands ouverts ! Je retire doucement le sein de sa bouche, elle hurle ! Je nous précipite dans le lit. Il fait une chaleur étouffante mais je n’ose pas ouvrir la fenêtre de peur de rameuter tous les voisins !
01 h 44 : c’est la fin de cette magnifique émission, "en quête de vérité ", émission qui aura eu raison de la résistance de ma fille puisqu’elle s’endort enfin.
06 h 16 : Aziliz se réveille. Elle a faim ! Dans un demi-sommeil, je change de côté, c’est à dire que je saute par-dessus ma fille en essayant de ne pas l’écraser tout en déboutonnant ma chemise de nuit, dégrafant mon soutien gorge, dégainant le sein, récupérant au passage avec une serviette les gouttes de lait qui ne manquent pas de tomber immédiatement et, enfin, j’atterris sur l’autre côté du lit en rebondissant mollement. En temps habituel, l’exercice est encore plus ardu parce que mon chéri effectue le même mouvement (gestion des seins en moins !) mais en sens inverse, il me faut donc l’éviter !
7 h 15 : Bopapa et bellemaman frappent à ma porte. Ils vont prendre le train et viennent me faire un bisou avant de quitter la maison. Je bisoute dans le coltar, je descends les escaliers au radar et referme le verrou derrière eux.
7 h 30 : invraisemblable : je n’arrive pas à me rendormir…
8 h 58 : j’ai dû me rendormir car une voix me réveille en sursaut. C’est mon fils qui cherche du monde dans toute la maison et qui panique de ne trouver personne. Il finit par enfoncer la porte de notre chambre ce qui achève de me réveiller !
8 h 59 : forcément, ma fille se réveille aussi…
9 h 01 : tout en allaitant du mieux que je peux ma gamine, je prépare un biberon à mon fils. Il fait une jolie petite scène parce que je lui ai donné la tétine verte et que justement, aujourd’hui, c’est la tétine bleue qu’il veut !
9 h 37 : elle s’est endormie et je la porte délicatement jusqu’à notre lit.
9 h 38 : je me prends le pied droit dans un gros annuaire et je m’étale sur le lit, mon précieux paquet dans les bras. Même pas mal ! Mon fils se marre, ma fille ouvre un œil, me lance un regard limite moqueur puis se rendort.
9 h 39 : je lutte pour ne pas mettre mon fils devant la téloche alors que c’est son plus grand souhait. Je lutte accessoirement aussi pour rester éveillée ! J’installe mon fils sur le pot et lui invente des histoires à partir de son album photo. Je le lave. Je l’habille.
10 h 52 : pendant 5 minutes, mon fils disparaît. Je souffle un peu !
10 h 57 : mon fils vient me dire qu’il a fait caca dans sa culotte et que c’est très très drôle ! Je constate que pour le premier point il a effectivement raison !
11 h 34 : je bois mon thé !
12 h 05 : je craque et accepte que mon gamin regarde "midi les zouzous ". Il est enchanté et moi aussi en fait !
12 h 15 : après avoir regardé mon courrier physique et mon courrier virtuel, je m’apprête à faire à manger et je commence à flipper parce que je suis une handicapée du quotidien et que je m’imagine que je n’y arriverai jamais ! J’opte finalement pour des pâtes violettes à la myrtille avec du jambon rose histoire de faire tripper Titouan.
12 h 45 : je viens de jeter les pâtes dans la casserole d’eau bouillante et Aziliz se signale vigoureusement. Je la mets dans son transat en espérant que le fait de me voir m’agiter dans tous les sens suffira à la calmer mais ce stratagème ne réussit que 18 secondes. Je me dépêche de terminer la préparation du repas pendant qu’elle hurle. C’est à ce moment que mon chéri choisit d’appeler pour donner de ses nouvelles, la conversation est expédiée !
13 h 25 : nous mangeons tous les trois.
13 h 40 : Aziliz dort et je me recasse la binette au même endroit en la ramenant dans la chambre. Elle ne sourcille pas !
13 h 42 : Je couche mon fils, lui chante deux chansons, lui raconte une histoire.
14 h 07 : dans la cuisine, au milieu des reliefs du repas et du p’tit dej… J’allume ma première clope de la journée et j’entends aussitôt les pleurs de ma fille chérie. Je soupire…
14 h 08 : ma fille dans les bras, je regarde les feux de l’amour !
14 h 25 : Titouan déboule dans la chambre, il ne veut pas dormir. Je le ramène dans son lit et lui indique fermement qu’il n’est pas question qu’il se passe de sieste !
14 h 43 : Je me lève et vais m’occuper de mon fils qui de toutes façons ne dormira plus…
15 h 03 : Je constate que Titouan vient d’enlever toutes les feuilles de mon grand classeur. Ça aussi visiblement c’est très très drôle !
15 h 04 : j’ai une pensée émue pour toutes les mères célibataires !
15 h 05 : je commence à regretter, d’avoir accepté non pas le PCV mais le mi-temps annualisé pour l’an prochain !
15 h 12 : En l’espace de cinq minutes, ma crapule est capable de dire 54 fois "allez maman ! ". Quelle ténacité !
15 h 25 : gros câlin avec mon fils qui me dit qu’il m’aime ! Ouf !
16 h 11 : je commence à débarrasser la table.
16 h 12 : je jette le restant de pâtes violettes à la poubelle.
16 h 13 : Titouan me dit qu’il veut manger des pâtes !
16 h 14 : je rattrape le coup avec un BN à la fraise !
16 h 20 : on joue avec la voiture de OUI OUI qui a de multiples accidents. Je fabrique une écharpe-mouchoir avec un morceau de sopalin et nous passons dix bonnes minutes à moucher OUI OUI et à nettoyer sa belle voiture !
16 h 30 : j’essaie de répondre aux questions de mon homme qui m’appelle de son portable et qui veut savoir si je préfère le fauteuil rouge POANG à 69 euros avec structure bois ou celui à structure métallique blanc à 39 euros. Par principe, je lui dis que le plus cher sera le mieux. Curieusement, il est d’accord !
16 h 45 : mon fils m’explique tranquillement qu’il ne veut pas que son père revienne ! Ah ! Œdipe, quand tu nous tiens !
16 h 47 : Je dis à mon fils que son père l’autorise à regarder la télé et j’achète ainsi son amour inconditionnel jusqu’à ce soir au moins !
16 h 48 : je tape ce texte…
17 h 09 : mon chéri me passe un coup de fil pour me dire que finalement il n’a pas acheté de fauteuil et qu’il rentre.
17 h 30 : Aziliz se réveille ! Ça devient lassant, non ? ! Nous nous mettons tous les trois au lit et regardons les aventures de OUI OUI puis de Mireille l’abeille. Aziliz reste calme pendant dix minutes, un exploit. Titouan la regarde et dit qu’elle est "très très drôle " ! Ma fille s’endort, moi aussi.
18 h 30 : Titouan nous réveille en sautant sur la tête de sa sœur qui fait un bond de 10 centimètres. Je tente de garder mon calme !
18 h 45 : Je laisse mon fils aux bons soins de la télé Sitter et essaie d’endormir ma crapule.
18 h 54 : Je décide de la laisser pleurer…
19 h 19 : elle dort !
19 h 21 : mon chéri arrive et me trouve dans un état de décrépitude avancée. Comme il est gentil de nature, il fait mine de ne pas s’en apercevoir et ne commente pas ma tenue de ménagère de plus de 120 ans et mes cheveux défaits !
Bilan de cette première journée sans béquilles : miracle ! je marche !
19 juin 2006
chroniques post partumiales (par Tiphaine)
S’étonner que les autos ne s’arrêtent plus pour me laisser traverser la rue, Redécouvrir mes doigts de pieds, Paniquer devant mon fils qui se met à bégayer sous le coup d’une émotion, Supporter le bruit lancinant de la voiture de OUI OUI Accepter de ne pas pouvoir tout faire, Sourire au soleil qui se lève pour moi toute seule, Boire d’une seule traite un grand verre d’eau et soupirer d’aise, Se lever tant et tant de fois la nuit aux cris de mon enfant qui a faim, qui a soif, qui veut sentir ma peau ou qui veut juste parler un peu, Attendre des nouvelles des amis, Essayer de comprendre les schémas hermétiques expliquant comment se servir d’une écharpe de portage, Se blottir à nouveau tout contre mon homme, Ne pas écouter les prédictions alarmistes du pédiatre et faire semblant d’acquiescer gentiment à ses fadaises, Remettre des jupes aux couleurs bariolées, Remplir des déclarations, poster des lettres, cocher des cases, Ne plus avoir le temps d’écrire, ou à peine, Prier secrètement pour qu’elle dorme encore un peu, Pleurer en écoutant les informations, Espérer que le temps passe plus vite, Regretter que le temps passe si vite, Bénir les grands-mères qui viennent s’occuper de mon fils, Tendre l’oreille à chaque instant, Dévorer mes enfants du regard, Emprisonner mon petit monde dans ma tête et dans mes mots, Vouloir redevenir un enfant, Etre un enfant qui a du mal à jouer son rôle d’adulte.
