01 juin 2006
à l'origine de toi (par Tiphaine)
A l’origine de toi, une étincelle. A l’origine de toi, un monde en devenir. A l’origine de toi, la vie. A l’origine de toi, des hommes et des femmes. A l’origine de toi, des millénaires de luttes. A l’origine de toi, des millénaires d’amour. A l’origine de toi, l’Histoire. A l’origine de toi, des millions d’histoires. A l’origine de toi, l’histoire familiale. A l’origine de toi, une kyrielle vertigineuse de hasards. A l’origine de toi, La France, l’Italie, la Slovaquie, l’Autriche. A l’origine de toi, les ancêtres de ton père. A l’origine de toi, en 1928, l’apprentissage de bourrelier de Joseph chez les parents d’Henriette, à Vertou, en Bretagne. A l’origine de toi, en 1928, le désespoir d’Henriette, sous la coupe d’une belle-mère odieuse, obligée de garder les vaches chez elle, pressée de se marier pour lui échapper. A l’origine de toi, le mariage de Joseph et d’Henriette et la naissance d’Albert, en 1932. A l’origine de toi, l’immigration de milliers de bretons à Paris. A l’origine de toi, la bretonne Gabrielle qui monte à Paris pour gagner sa vie en tant que bonne à tout faire. A l’origine de toi, le tout aussi breton Paul qui gagne lui aussi la capitale pour exercer le métier de métallo. A l’origine de toi, en 1937, la rencontre entre Gabrielle et Paul, à Paris, par l’intermédiaire d’une bonne amie de Gabrielle qui elle-même avait un bon ami qui se trouvait être Paul… A l’origine de toi, le mariage de Gabrielle et de Paul et la naissance d’Odette, en 1938. A l’origine de toi, toujours ce besoin vital de trouver du travail en région parisienne. A l’origine de toi, l’usine de chez Philips à Paris qui embauche Odette en tant qu’électronicienne. A l’origine de toi, le départ d’Albert pour Paris et ses boulots de dessinateur. A l’origine de toi, en 1959, la rencontre d’Albert et d’Odette à la mission Bretonne, là où les exilés trouvent un peu de réconfort. A l’origine de toi, le mariage d’Odette et d’Albert et la naissance accidentelle d’Armel, en 1968. A l’origine de toi, les ancêtres de ta mère, mes ancêtres. A l’origine de toi, un village perdu au nord de l’Italie, un village qui a faim. A l’origine de toi, en 1926, des villageois italiens qui émigrent en Alsace pour travailler dans les filatures Boussac. A l’origine de toi, la rencontre de deux jeunes gens, Natalia et Narciso, leur mariage puis leur tour de France au gré des hasards de l’embauche dans les filatures et dans le bâtiment. A l’origine de toi, la reconstruction des villes bombardées de Normandie, celle de Flers, dans l’Orne, après la guerre et l’arrivée parmi les déblayeurs comme on les appelait, d’un maçon italien avec sa famille. A l’origine de toi, la naissance accidentelle d’une petite dernière, Flora, en 1946. A l’origine de toi, en 1943, un camp de prisonniers en Autriche. A l’origine de toi, dans ce camp de prisonniers, la rencontre entre Léopold, ouvrier agricole français et Gita, ouvrière agricole Slovaque. A l’origine de toi, l’obligation du prisonnier Léopold d’aller travailler en tant qu’ouvrier agricole dans une ferme près de Flers. A l’origine de toi, le désir de Gita de retrouver Léopold, son exil vers un pays inconnu. A l’origine de toi, le mariage de Gita et de Léopold et la naissance de Jean-Claude, en 1946. A l’origine de toi, à Flers, le lycée dans lequel se sont rencontrés Flora et Jean-Claude. A l’origine de toi, le fait que Flora, parce qu’elle est surveillante pour pouvoir payer ses études, ne puisse pas assister aux cours de latin grand débutant de la faculté de Caen. A l’origine de toi, Jean-Claude qui prend consciencieusement les cours au carbone et les apporte à Flora tous les samedis. A l’origine de toi, le mariage de Flora et de Jean-Claude puis la naissance de Tiphaine, en 1973. A l’origine de toi, des hommes et des femmes d’horizons différents. A l’origine de toi la sueur du travail, les départs, les exils. A l’origine de toi le courage qu’il faut pour tout laisser derrière soi. A l’origine de toi, les hasards de deux mutations. A l’origine de toi, la rencontre d’Armel et de Tiphaine, tous deux professeurs dans un lycée du Havre, puis leur mariage, en 2002. A l’origine de toi, leur envie de soleil et leur départ pour le sud de la France. A l’origine de toi, les sourires de ton frère et le désir d’avoir à nouveau un enfant. A l’origine de toi, un grand lit et un soir de septembre. A l’origine de toi, pas même neuf mois. A l’origine de toi, toi, ma fille.
27 mai 2006
lettre à mon fils (par Tiphaine)
Petit cœur, encore quatre jours et tu ne seras plus le centre du monde… Je crois que tu le sens, je crois que tu le sais toi qui te loves contre moi, qui appelles les câlins et les mots doux comme si… Tu t’inquiètes et c’est normal, moi aussi je m’inquiète ! Comment pourrais-je aimer à nouveau et autant ? Ces questions, je connais beaucoup de mères qui se les sont posées. Avant. Après, miracle de l’amour, elles ont vécu ce qu’elles soupçonnaient déjà mais qu’elles ne pouvaient pas comprendre tant qu’elles ne l’avaient pas ressenti. L’amour ne se partage pas, il se multiplie.
Petit homme sans qui ma vie ne serait pas vivante, tornade de bonheur ! Tu ne sais pas comme j’aime te regarder vivre, comme le moindre de tes gestes peut m’émouvoir ! Je me souviens de la première fois où tu m’as dit "maman je t’aime " et j’en ai les larmes aux yeux !
Encore quatre jours, et je partirai pour la maternité avec ton cadeau vert caché au milieu des couches de ta petite sœur ! Je me demande si tu te souviendras de ce moment où tu découvriras "l’intruse" ! J’avais trois ans moi aussi quand j’ai rencontré mon intrus à moi pour la première fois. J’ai dit : "Il n’est pas beau, il n’est pas noir !" . Je me souviens du profil de ma mère, en contre jour sur son lit d’hôpital et puis surtout ce cadeau de mon frère, posé à côté du berceau dans lequel il reposait. Ça c’était tellement plus intéressant que le bébé ! ! ! Je me demande quelle tête je ferais si ton père se ramenait un jour à la maison avec une autre femme et qu’il disait : " Voilà, c’est Simone, ma nouvelle femme, elle va vivre avec nous à partir de maintenant ! "… Je ne suis pas bien sûre que je ne ferais pas une petite crise de jalousie !
Ma petite tortue des Galápagos, mon lapin en sucre, mon petit poussin de Birmanie, mon fils…
J’aimerais pouvoir savoir quel sera ton premier souvenir pour le parer de lumière ! Le bruit de la perceuse, entendu chez ta nourrice et qui t’a fait trembler de nombreuses fois ensuite ? La Cadillac rose que tu conduisais fièrement au manège ? Ta cabane à bulles ? La fête chez ta copine Mina ? Les sucettes vertes ? La voix de ta grand-mère te lisant les aventures de Loulou le pou ? La mémoire est tellement curieuse !
Je vais te raconter mon premier souvenir. J’avais un peu plus d’un an et je me revois étendue sur un duvet doux. Je suis sur le ventre et je regarde fascinée, appuyée sur les coudes, les motifs dessinés, d’étranges arabesques oranges et vertes sur fond bleu. Je lève la tête et j’aperçois le sourire édentée de la " vieille " vietnamienne qui me garde. Je suis à Saigon et je crois entendre le bruit des bombes au loin…
Quel sera ton premier souvenir ? Je voudrais tant que ce soit mon visage au-dessus du tien, te souriant pendant que tu prends le sein ! Je suis une mère bien possessive parfois, n’est-ce pas, puisque j’aimerais contrôler jusqu’à tes souvenirs… Petit cœur d’amour, ce n’est pas pour les contrôler, c’est juste que j’aimerais te construire un passé heureux ! Quelle folie !
Mon oursin crapule, mon feu de Bengale, ma mousse de framboises, tu restes au creux de moi-même quand tu n’es pas avec moi. Quelque part en moi, dans un petit coffre de chair, de sang, d’os ou de vent qui sait, les souvenirs de nous et ton sourire, grand, tellement grand ! Exactement comme le mien, maintenant, à ce moment précis où je viens d’ouvrir le petit coffre !
11 mai 2006
en attendant la petite soeur (par Tiphaine)
C’est la première fois que je t’écris. Tu es en moi depuis bientôt huit mois et je ne t’ai pas écrit parce que je ne sais pas te nommer. Je te parle, un peu tous les jours, je te berce, je te caresse. Je sens ton corps qui vient se blottir contre ma main. Et tes petits coups de pieds ! Ma fille… Je te savais fille depuis le début, je ne sais pas pourquoi ni comment je le savais, je le savais et c’est tout.
Le chemin qui nous a menés jusqu’à toi a été douloureux mais il est derrière nous maintenant. Nous reste quand même, une peur sourde, la peur de te perdre.
La joie de ton père quand la gynéco a confirmé que tu étais une fille ! Il ne voulait pas y croire, il a redemandé ! Quand nous sommes sortis du cabinet médical, il a dit qu’il avait tout ce qu’il avait toujours désiré, une femme qu’il aime (et qui l’aime !), un adorable petit garçon et maintenant une fille ! A partir de ce jour, nous avons commencé à t’appeler la "petite sœur de Titouan", puis "la petite sœur" tout court ! Et ton frère qui n’avait rien trouvé de mieux que de te baptiser "Caca", s’est mis lui aussi à t’imaginer un peu plus précisément. Il faut dire que jusqu’ici, le roi, c’était lui ! Pas facile de partager cette place de choix ! Il a commencé à avoir peur, à s’inquiéter de l’arrivée de cette étrangère qui allait lui piquer ses parents et ses jouets ! Et puis je lui ai dit : "Quand la petite sœur sera née, tu iras la voir à la maternité et elle aura un cadeau pour toi !". "Un cadeau vert ?" m’a-t-il demandé, les yeux pétillants ? Je me suis empressée de répondre par l’affirmative ! Puis, il a précisé : "Un cadeau vert Oui Oui ?". Bon… Il va falloir que je trouve un Oui Oui à offrir à ton frère et que je n’oublie surtout pas de l’envelopper dans un papier cadeau vert !
C’est un de mes premiers souvenirs… J’avais trois ans. Ma mère est dans un lit, à la maternité et je vois mon frère pour la première fois. Je dis : "Il n’est pas beau, il n’est pas noir !". Maman, qui a tout prévu, me donne un cadeau de la part du bébé et soudain, je me mets à apprécier ce truc tout rose qui n’avait pas encore d’intérêt à mes yeux !
Petite sœur… C’est ainsi que je te parle et il me tarde de te trouver un prénom à toi. Avec ton père, on fait des listes de prénoms puis on les élimine et on les relance en course et pas un ne sort du lot pour le moment. Peut-être que c’est toi qui décideras, le jour de ta naissance. Nous te verrons et nous saurons.
Il me reste des milliards de trucs à finir avant ta venue et j’ai pourtant hâte de faire ta connaissance enfin. Te serrer tout contre moi, enfin. Te serrer tout contre moi, te serrer tout contre moi et sentir ton petit souffle et ton odeur de lait sucré. Qu’il a été long le chemin jusqu’à toi et que j’ai hâte de t’aimer au grand jour !